Analyse | Pipelines et GNL Québec : la « politique du rétroviseur »
C’est bien connu, le passé est un puissant levier du pouvoir politique. Quand Donald Trump scande Au Canada, dans la foulée des menaces tarifaires brandies par la nouvelle administration américaine, des responsables de toutes tendances politiques évoquent aussi, en quelque sorte, un retour au passé : au nom d’un renforcement de l’indépendance économique du pays, plusieurs élus canadiens et québécois ont d’emblée proposé de relancer d’anciens projets d’énergies fossiles qui avaient été abandonnés et enterrés avant même de sortir de terre. En cette période angoissante, il peut en effet paraître rassurant de trouver une réponse à certains de nos problèmes dans un secteur qui a grandement contribué à la richesse du pays au cours des dernières décennies, et ce, même si les effets de ce secteur sur l’environnement ont contribué à faire du Canada un des 10 plus grands pollueurs de la planète. Osons une question : en 2025, pourquoi les énergies fossiles sont-elles encore un des principaux refuges de l’imaginaire de nos responsables politiques quand vient le temps de trouver les solutions de demain pour assurer notre avenir collectif? N’y a-t-il pas là une nostalgie trompeuse à l’œuvre dans cette façon de s’appuyer sur le passé pour bâtir l’avenir? C’est un peu la question que pose le politologue français Vincent Martigny dans un essai collectif fort stimulant qu’il dirige, et qui sera publié au pays d’ici le début mars : Les temps nouveaux : en finir avec la nostalgie des Trente Glorieuses (Seuil). Le recueil collectif dirigé par le politologue français Vincent Martigny. Photo : Éditions du Seuil Même s’il ne traite pas précisément du Canada, ce recueil de textes, rédigés par d’éminents experts européens, arrive à point nommé pour les responsables politiques et économiques qui tentent de proposer une direction à prendre en cette époque trouble. Il nourrit la réflexion sur les façons de dessiner l’avenir dans les pays qui peinent à trouver leur place hors de l’architecture économique instaurée en Occident après la Seconde Guerre mondiale. Est-ce possible de concevoir le progrès sans qu’il ne soit bâti sur la structure du passé? Sur une charpente qui nous a rendus prospères jusqu’à ce jour, mais qui comporte aussi de nombreux défauts pour la nature dont nous dépendons? Comment éviter les pièges de ce que Vincent Martigny appelle la Le projet d'oléoduc Énergie Est avait été annoncé le 1er août 2013. Photo : The Canadian Press / Jeff McIntosh Au Canada, il est donc question de faire renaître le projet de pipeline Énergie Est, abandonné en 2017 par la société TransCanada (devenue TC Énergie). L’oléoduc devait transporter quotidiennement plus d’un million de barils de pétrole extraits des sables bitumineux sur une distance de plus de 4600 kilomètres. Il aurait traversé le territoire de six provinces, de l’Alberta au Nouveau-Brunswick, et croisé quelques centaines de cours d’eau, dont le fleuve Saint-Laurent. Le promoteur s'est retiré pour des raisons essentiellement économiques. Le prix du baril de pétrole a chuté de moitié entre le lancement du projet en 2013 et son abandon quatre ans plus tard (soit de 105 $ à 50 $). Cette décision coïncidait aussi avec l'approbation par Ottawa de l’expansion du pipeline Trans Mountain vers la côte ouest, et avec l’annonce par Donald Trump de la relance du pipeline Keystone XL aux États-Unis. Ces deux options s’avéraient moins coûteuses pour transporter le pétrole. Le terminal maritime Westridge du port de Vancouver traite les exportations de pétrole brut vers les marchés mondiaux. Photo : (Gian Paolo Mendoza/CBC) Le projet Énergie Est n’était tout simplement plus viable économiquement, et il ne semble pas l’être davantage aujourd’hui. À l’époque, il n’y avait que la portion Ontario-Nouveau-Brunswick à construire, puisqu’un gazoduc existant entre l’Alberta et l’Ontario pouvait être converti en oléoduc. Aujourd’hui, ce gazoduc est plein. Il faudrait donc construire un tout nouveau pipeline d’ouest en est. Imaginez l’ouvrage. Avant d’investir dans un projet aussi gigantesque, les promoteurs analysent le contexte économique sur un horizon qui dépasse largement le seul mandat de Donald Trump. Ils doivent prendre en compte non seulement la demande future ailleurs qu’aux États-Unis, mais aussi d’éventuels changements dans la réglementation environnementale au pays. Une telle infrastructure se rentabilise sur deux ou trois décennies. Si jamais le projet voit le jour, Donald Trump sera parti depuis longtemps. Où en sera l’appétit pour le pétrole canadien en 2045 ou en 2050? Même les promoteurs n’ont pas de réponse claire à cette question. D'ailleurs, aucun d’entre eux ne s’est montré intéressé. Suffit-il de construire une nouvelle route pour diversifier les marchés? C’est précisément pour cette raison que le gouvernement Trudeau avait acheté à grands frais le pipeline Trans Mountain pour en tripler la capacité. Il devait permettre d’exporter le pétrole canadien en Asie. Mais ce n’est pas encore arrivé : la vaste majorité du pétrole qui sort de ce nouvel oléoduc ira aux États-Unis, l’option économique la plus viable. Tout ça pour ça. En tout cas pour l’instant. Près de 500 opposants au projet Énergie Saguenay de GNL Québec se sont donné rendez-vous au Vieux-Port de Chicoutimi. Photo : Philippe L'Heureux Au Québec, c’est GNL Québec qui suscite de nouveau l’intérêt des politiciens, même si le gouvernement de la CAQ l’avait abandonné en 2021 pour des raisons environnementales et économiques, à la suite d’un rapport défavorable du Bureau des audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Le projet prévoyait la construction d'un gazoduc, d'une usine de liquéfaction de gaz et d'un terminal méthanier. Quelques mois après la mise au rancart du projet, question de bien démontrer sa volonté de sortir des énergies fossiles, le gouvernement Legault a joint la Beyond Oil and Gas Alliance (qui réunit 25 pays), et a même fait adopter dès 2022 une loi qui interdit la recherche et la production d’hydrocarbures au Québec. Le ministre québécois de l’Environnement, Benoit Charette, l'a-t-il déjà oublié? Même si c’est lui qui a rejeté le projet il y a quatre ans, il se dit aujourd’hui Le ministre québécois de l’Environnement, Benoît Charette. Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel A-t-il entendu la semaine dernière, à ce sujet, l’ancienne porte-parole de GNL Québec, Stéphanie Fortin, celle qui, à l’époque, est allée au front pour défendre ce projet? Le rétroviseur, on y revient. Les élus qui entrouvrent de nouveau la porte à GNL Québec ont-ils entendu le président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Charles Émond – qui connaît deux ou trois choses sur les tendances des marchés à l’étranger – quand il dit que l’Europe commence déjà à réduire sa consommation de gaz naturel? Qu’est-ce que ce sera dans une décennie, quand le projet pourra être prêt? Les responsables politiques veulent rassurer la population sur l’avenir. Le fait qu’ils s’en remettent en 2025 à des projets d’énergies fossiles qui ont suscité de l’espoir dans le passé est compréhensible, du moins d’un pur point de vue politique. C’est tout le pouvoir, en quelque sorte, de la nostalgie. Toutefois, cette nostalgie a une influence sur l’avenir. Les promoteurs de ces projets sont-ils vraiment conscients du fait que, si ces infrastructures sont construites, elles serviront à distribuer des combustibles fossiles pendant les quatre ou cinq décennies à venir? Si la transition des énergies fossiles vers les énergies renouvelables était si simple à faire, il y a longtemps qu’on aurait trouvé la solution. Un des défis est de convaincre la population d’embarquer. Comment trouver le bon récit pour entraîner les citoyens dans un si grand changement? Le spécialiste des réfugiés climatiques, François Gemenne. Photo : Radio-Canada Pas simple, tout ça. Si les contours du monde à venir sont si flous, comment se détacher et déconstruire l’imaginaire qui conditionne nos décisions collectives depuis des décennies? Il faut faire l’effort de proposer des récits qui dépassent ce qui a toujours été, s’affranchir de cette idée que ce qui a été sera. Il s'agit d’offrir, comme l’écrit François Gemenne dans Les temps nouveaux, Avec un seul but : Make America Great Again
, il réfère à cette idée que tout était bien mieux avant et qu’il faut y revenir à tout prix.
politique du rétroviseur
?
Qui veut investir dans un oléoduc d’ouest en est?


ouvert
à en étudier une version bonifiée
.
Pour moi, c’est un ballon politique, c’est une rhétorique électoraliste pure et simple. Je me demande pourquoi le gouvernement nous demande de regarder dans le rétroviseur, quand il faut regarder par en avant
, a-t-elle affirmé au Téléjournal Saguenay–Lac-Saint-Jean.Ce n’est pas un dossier qui est actif. [...] Le promoteur n’est plus là, il a abandonné le projet et on n’a plus de contacts avec le promoteur
, a confirmé à Radio-Canada le PDG du Port de Saguenay, Carl Laberge.C’est vraiment plus un buzz politique et médiatique
, a affirmé pour sa part à La Presse le titulaire de la Chaire en énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau.Comment convaincre les citoyens de faire la transition?
Cette saturation de nostalgie est révélatrice d’une quête : celle d’un passé rassurant face à un présent troublé
, écrit Vincent Martigny dans Les temps nouveaux. Le passé est un outil politique majeur. On joue sur le refus acharné du changement d’une partie de la population.

[La transition énergétique] est apparue comme une contrainte qui [...] impliquait des efforts, des coûts et des sacrifices, sans que nous parvenions à discerner clairement quels étaient ses bénéfices immédiats
, écrit dans un des textes du livre l’expert en politiques climatiques à HEC Paris, François Gemenne.En d'autres termes, nous savons ce à quoi nous devons renoncer, mais nous avons du mal à voir là où nous allons : la nostalgie du passé se heurte frontalement à l'inquiétude pour l'avenir.
des politiques de transformation bien davantage que des politiques de conservation
.L'enjeu principal soulevé par les questions écologiques au 21e siècle, c'est de conserver la Terre habitable pour tous.
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